femme amour dans à la recherche du temps perdu

Marcel Proust Du côté de chez Swann et les autres

Vivez tout à fait avec la femme et vous ne verrez plus rien de ce qui vous l'a fait aimer. Je l'aimais et ne pouvais par conséquent la voir sans ce trouble, sans ce désir de quelque chose de plus qui ôte, auprès de l'être qu'on aime, la sensation d'aimer. Une parole de celle que nous aimons ne se conserve pas longtemps dans sa pureté; elle se gâte, se pourrit. La vie est semée de ces miracles que peuvent toujours espérer les personnes qui aiment. Laissons les jolies femmes aux hommes sans imagination. L'amour devient immense, nous ne songeons pas combien la femme réelle y tient peu de place. Elle nous avait promis une lettre, nous étions calme, nous n'aimions plus. La lettre n'est pas venue, aucun courrier n'en apporte, "que se passe-t-il? ", l'anxiété renaît, et l'amour. Si tranquille qu'on se croie quand on aime, on a toujours l'amour dans son cœur en état d'équilibre instable. La possession de ce qu'on aime est une joie plus grande encore que l'amour. Une parole de celle que nous aimons ne se conserve pas longtemps dans sa pureté; elle se gâte, se pourrit. Dans les personnes que nous aimons, il y a, immanent à elles, un certain rêve que nous ne savons pas toujours discerner mais que nous poursuivons. Je savais qu'on ne peut lire un roman sans donner à l'héroïne les traits de celle qu'on aime. Plus tard, il arrive que, devenus habiles dans la culture de nos plaisirs, nous nous contentions de celui que nous avons à penser à une femme comme je pensais à Gilberte, sans être inquiets de savoir si cette image correspond à la réalité, et aussi de l'aimer sans avoir besoin d'être certains qu'elle nous aime; ou encore que nous renoncions au plaisir de lui avouer notre inclination pour elle, afin d'entretenir plus vivace l'inclination qu'elle a pour nous, imitant ces jardiniers japonais qui, pour obtenir une plus belle fleur, en sacrifient plusieurs autres. Mais la fin du livre a beau être heureuse, notre amour n'a pas fait un pas de plus et, quand nous l'avons fermé, celle que nous aimons et qui est enfin venue à nous dans le roman, ne nous aime pas davantage dans la vie. En amour, notre rival heureux, autant dire notre ennemi, est notre bienfaiteur. A un être qui n'excitait en nous qu'un insignifiant désir physique il ajoute aussitôt une valeur immense, étrangère, mais que nous confondons avec lui. Si nous n'avions pas de rivaux, le plaisir ne se transformerait pas en amour. La sagesse eût été de considérer avec curiosité, de posséder avec délices cette petite parcelle de bonheur, à défaut de laquelle je serais mort sans avoir soupçonné ce qu'il peut être pour des cœurs moins difficiles ou plus favorisés; de supposer qu'elle faisait partie d'un bonheur vaste et durable qui m'apparaissait en ce point seulement; et, pour que le lendemain n'inflige pas un démenti à cette feinte, de ne pas chercher à demander une faveur de plus après celle qui n'avait été dûe qu'à l'artifice d'une minute d'exception. Cette angoisse qu'il y a à sentir l'être qu'on aime dans un lieu de plaisir où l'on n'est pas, où l'on ne peut pas le rejoindre, c'est l'amour qui la lui a fait connaître, l'amour, auquel elle est en quelque sorte prédestinée, par lequel elle sera accaparée, spécialisée; mais quand, comme pour moi, elle est entrée en nous avant qu'il ait encore fait son apparition dans notre vie, elle flotte en l'attendant, vague et libre, sans affectation déterminée, au service un jour d'un sentiment, le lendemain d'un autre, tantôt de la tendresse filiale ou de l'amitié pour un camarade. S'il peut quelquefois suffire pour que nous aimions une femme qu'elle nous regarde avec mépris, et que nous pensions qu'elle ne pourra jamais nous appartenir, quelquefois aussi il peut suffire qu'elle nous regarde avec bonté et que nous pensions qu'elle pourra nous appartenir. Pendant quelques minutes, je sentis qu'on peut être près de la personne qu'on aime et cependant ne pas l'avoir avec soi.Autrefois on rêvait de posséder le cœur de la femme dont on était amoureux; plus tard, sentir qu'on possède le cœur d'une femme peut suffire à vous en rendre amoureux. Nous devions nous aimer tout de même pour avoir passé la nuit à nous embrasser.



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